Photo vintage : Gervais Martel et Daniel Leclercq au volant du bus impérial traversant Lens après le titre de 1998.
Photo vintage : Gervais Martel et Daniel Leclercq au volant du bus impérial traversant Lens après le titre de 1998.Credit Photo - Icon Sport
par Alexandre Corboz
CULTURE FOOT

RC Lens : « Franck Haise, je lui trouve du Daniel Leclercq »

Acteur discret du titre de champion de France 1998 du RC Lens, Stéphane Bigeard est revenu sur son rôle de consultant auprès de Daniel Leclercq dans un roman « De l'ombre à la lumière du Nord ». Interview passionnante de l'auteur, contributeur secret au plus grand exploit du foot artésien.

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But ! Football Club : Stéphane, pourquoi avoir sorti ce livre plus de 20 ans après cette folle aventure ?

Stéphane Bigeard : Il y a eu plusieurs éléments déclencheurs. Il y a plus de 20 ans, quand j'ai été missionné comme consultant en coaching et en accompagnement au RC Lens, il était hors de question de parler de ça. C'était un sujet tabou. Pour le coup, c'était une démarche très originale du président Martel. En 2016, Daniel Leclercq a été le premier à parler de moi dans son livre « une histoire de Druide ». En juin 2019, alors qu'on déjeune ensemble, je lui demande l'autorisation de raconter l'histoire, il accepte. Quelques mois plus tard, Daniel nous quitte suite à une embollie pulmonaire. Cet événement a été un choc énorme pour moi. Le samedi suivant, jour de la Sainte-Barbe, Bollaert organise un hommage au « Druide ». Je suis aux côtés de Gervais Martel, aligné sur le terrain avec une gerbe de fleurs dans un silence de cathédrale et c'est là que je me dis que, pour l'hommage, il fallait que je me lance dans l'écriture de ce bouquin.

Gervais Martel a écrit la préface et il dit que, pour lui, tout est vrai dans ce qui s'est passé. Pourquoi avoir choisi le ton de la fiction ?

C'est un peu à l'image du film « Aline » où Valérie Lemercier raconte l'histoire de Céline Dion. Au début de l'écriture, elle était partie sur une histoire vraie. Mais elle s'est retrouvée bloquée à cause de quelques inexactitudes dans l'histoire. D'où l'idée de changer les noms. C'est exactement la même démarche. J'ai vraiment commencé l'écriture avec Daniel, Gervais, Bollaert, tous les noms des joueurs... Et puis certaines nuances sont apparues. J'avais l'impression de travestir la vérité et ça me dérangeait. Même si j'avais l'accord des principaux protagonistes, j'avais aussi quelques doutes sur les droits d'image éventuels. L'ultime déclic, je l'ai eu en regardant le film « Les Tuches » quand j'ai vu la ville de Bouzolles, une ville fictive du Nord de la France. Pour me libérer du poids qui me pesait, j'ai adopté le ton du roman. C'est comme ça que Gervais est devenu Geoffray, Daniel Denis Linek, le Racing les Corons de Laurette...

« Personne n'a jamais su que le FC Nantes et Coco Suaudeau avaient fait appel à un collègue à moi »

Avez-vous eu un retour des joueurs du RC Lens de l'époque ?

C'est assez frustrant pour moi car ce n'est pas le cas. J'ai eu des retours de dirigeants, de médecins, de coachs... Mais pas des joueurs. D'après ce que je sais d'un journaliste ami, Tony Vairelles a été étonné de retrouver dans le livre un épisode compliqué de sa saison, lorsqu'il avait été victime d'une « sanction » de Daniel Leclercq avant le match de Nice. Lui ne l'a pas vécu de la même manière que je le raconte dans le livre. Mais nous n'avons pas échangé sur le sujet. Sinon je n'ai aucun retour des joueurs. J'aimerais en avoir.

Ce titre de Champion de France 1998, vous l'avez vécu dans l'ombre. Y a-t-il une petite frustration de ne pas avoir vécu l'aventure pleinement comme un vrai membre du staff ?

Pas du tout ! A l'époque, je pense même que ça aurait été plus emmerdant qu'autre chose. J'étais présent en secret mais certains sont quand même parvenus à me démasquer. Comme je le raconte dans un chapitre, un journaliste de RTL Hervé Weugue avait compris le rôle que j'avais auprès de Daniel Leclercq. Le coach avait beau me présenter comme son ami chômeur qui s'intéresse au foot, on me voyait à toutes les conférences de presse, dans le vestiaire, cela commençait à devenir suspect... Ce journaliste m'avait sollicité pour faire une interview à la veille du dernier match contre Auxerre. J'étais donc allé voir Hervé Weugue en lui expliquant que s'il sortait cette information, il « foutait le bordel » au sein du club. On s'était finalement entendu pour faire l'interview qu'après le match du titre. Bien heureusement d'ailleurs...

Mais vous n'avez pas été tenté de briser ce secret plus tôt pour servir votre carrière de consultant ?

Non. L'époque n'était pas la même. Si ça s'était fait dans le foot actuel, peut-être que plus de clubs se seraient tournés vers moi mais il faut comprendre que mes années à servir au RC Lens, c'était comme un jeu. J'ai eu l'occasion de le faire d'autres sports - dans le volleyball, à Graveline dans le basket, dans le tennis, dans la Formule 1 – et à chaque fois, c'était des récréation dans ma carrière. Mon job, c'est d'abord d'accompagner les entreprises. Lens, ça a vraiment été une aventure superbe, aventure qui s'est également poursuivie avec la Coupe d'Europe l'année d'après. Peut-être que si je fais un tome 2 ce sera « de l'ombre à la lumière de l'Europe »...

Suite à votre passage à Lens, avez-vous eu d'autres sollicitations de clubs de football ?

Non. Parce que ça ne s'est jamais su... Comme personne n'a jamais su que le FC Nantes et Coco Suaudeau avaient fait appel à un collègue à moi pendant toute l'année 1995. Et pourtant, cela a aussi été une année incroyable dans l'histoire des Canaris avec le titre à la clé et le record d'invincibilité de Ligue 1 (32 matchs), record toujours d'actualité ! A titre personnel, j'aurais pu oeuvrer pour d'autres clubs. Par l'intermédiaire de Gervais Martel, j'avais des contacts avec Nancy sous la présidence de Gérard Parentin. Par mon travail auprès de PSA, j'avais aussi rencontré le directeur de Sochaux à une époque. Cela ne s'était pas fait. Pour moi, s'il y a un vrai héros dans cette histoire, c'est Gervais Martel. De tous les dirigeants que j'ai pu rencontrer, il est le seul à avoir eu le courage de me proposer de rencontrer son coach. Dans le milieu du sport, il ne faut pas brusquer les coachs et leurs égos. A Lens, il n'y a pas eu cette appréhension. Ma chance avec Daniel, c'est que je n'étais pas un expert en football et que je n'avais pas de conseil à lui donner sur ce plan. Ça l'a assez vite rassuré et ça a servi de base à notre relation...

Daniel Leclercq, vous l'avez transformé face aux médias...

Oui, je le raconte dans le livre. Au début, il était très craintif, très agressif, très froid... Je lui ai fait comprendre qu'il devait apprendre à utiliser l'environnement extérieur pour faire passer ses messages. Non pas en se sentant agressé mais en utilisant mieux la presse pour arriver à ses fins. Quand il a compris ça, il l'a ensuite fait avec brio (rires)...

« On retrouve le jeu offensif, les vagues de jeu vers l'avant pas toujours maîtrisées qu'on avait en 1997-98... »

La belle histoire humaine des « Corons de Laurette » est-elle possible aujourd'hui ou est-ce une histoire spéficifique à une époque et ancrée dans son époque ?

Bien évidemment qu'avec les enjeux économiques et la pression financière, c'est devenu plus difficile mais on a encore quelques preuves... On a eu Montpellier, on a eu Lille l'an passé. Qui aurait mis un billet sur eux face à la concurrence du PSG et de ses stars? Quand je vois aujourd'hui ce que Nantes est en train de revivre avec Antoine Kombouaré... Quand on parvient à retrouver l'ADN des clubs, on arrive à faire de belles choses. Je ne dis pas que simple mais ça reste possible.

Ce que Lens fait en ce moment avec Franck Haise, ça va aussi dans ce sens-là quelque part. Aujourd'hui, il y a un entraîneur qui a compris qu'il devait redonner une identité à son football, en le faisant généreux et offensif. J'adore le rugby et l'équipe de France est dans cette même logique. Avec Galthié, ils retrouvent le « french flair » après s'être perdu durant des années à faire un copier-coller des équipes de l'hémisphère sud... Quand on joue sur les points forts, ça change tout. Pour moi, c'est encore jouable d'adopter la méthode. Les leviers sont les mêmes.

Quel est votre relation et votre regard sur le RC Lens d'aujourd'hui ?

Déjà, il y a deux ans, j'ai eu la chance de rencontrer le président Joseph Oughourlian et son directeur général Arnaud Pouille. Ils ont eu l'intelligence de regarder ce qu'il s'était passé dans les années 2000 au club afin d'essayer de comprendre les mécanismes de l'époque et de les moderniser. J'ai eu des échanges très riches avec eux. Je pense qu'ils ont bien compris qu'ils ne pouvaient pas faire n'importe quoi, qu'il fallait respecter l'ADN lensoise... Je trouve qu'ils ont plutôt bien fait les choses en reprenant des bases solides.

Quant à Franck Haise, je lui trouve un peu de Daniel Leclercq. Pas forcément dans la personnalité mais dans la philosophie de jeu et le respect qu'il a de son environnement. On retrouve le jeu offensif, les vagues de jeu vers l'avant pas toujours maîtrisées qu'on avait en 1997-98... En plus, il est fin sur l'aspect psychologique. Sa modernité, c'est qu'il parvient à créer du lien humain. Malgré un budget parmi les plus modestes de France (16e), Lens fait les choses bien. Bien sûr, ils sont portés par un public incroyable avec de belles structures mais l'organisation est aussi très bonne. Là, l'équipe s'est installée en milieu de tableau après la flambée du début de saison. Tout est en place pour retrouver une belle stabilité en Ligue 1. On sent un dynamisme dans la région qui me rappelle un peu la belle époque de la fin des années 90 et du début des années 2000.

Pour résumer

Acteur discret du titre de champion de France 1998 du RC Lens, Stéphane Bigeard est revenu sur son rôle de consultant auprès de Daniel Leclercq dans un roman « De l'ombre à la lumière du Nord ». Interview passionnante de l'auteur, contributeur secret au plus grand exploit du foot artésien.

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