Le Blog SDF : « RC Lens : Varane, Aurier, Kakuta… Petites histoires de formation »

D’abord joueur du RC Lens (1977-1983), Georges Tournay (56 ans) a ensuite connu tous les postes de la formation au groupe professionnel durant deux décennies (de 1992 à juin 2012). Pour « But ! Lens », l’actuel directeur du Pôle Espoirs de Liévin évoque ses souvenirs de formateur… Deuxième volet sur les joueurs qui l’ont marqué.

Georges, de ces années de formation, quel est votre plus grande fierté ?

Georges Tournay : Raphaël Varane. Rapha’, je l’ai connu à onze ans car j’étais proche de la famille. Comme sa mère est prof de français, je m’étais engagé personnellement à lui faire avoir son bac. Je suis aussi fier de Serge Aurier. C’est un gosse qu’on a récupéré à 13 ans et quand je vois ce qu’il fait sur le terrain au PSG, c’est fantastique. Après, malheureusement pour Serge, des choses se sont passées avant d’arriver à la Gaillette et, de temps en temps, les mauvaises habitudes reprennent le dessus. Mais sur le plan footballistique, cela reste une grande fierté. Si seulement il avait pu avoir la chance d’avoir un milieu familial comme Rapha’…

Raphaël Varane, c’est un cas de recrutement local. Pour Serge Aurier, c’était un jeune originaire de la banlieue parisienne. Comment l’avez-vous découvert ?

A l’époque, notre recruteur dans la région parisienne, c’était Marc Westerloppe (aujourd’hui recruteur au PSG, NDLR). On faisait régulier des réunions sur le recrutement avec André Charlet (qui s’occupait du recrutement dans le Nord-Pas-de-Calais, NDLR) et cette année-là, il nous manquait un joueur et on s’est tourné vers un élément « hors Ligue régionale ». Marc nous dit : « Il y a un gamin de Villepinte qui est intéressant ». Nous sommes allés le voir deux ou trois fois. On a rencontré ses parents et il est arrivé en U13 en interne à la Gaillette.

« La différence entre tous ces cas, c’est l’entourage »

Serge Aurier a récemment dérapé avec Periscope (avec Mamadou Doucouré, un ancien du centre de formation du RC Lens). Sur les dernières saisons, on constate aussi plusieurs cas compliqués (Taarabt, Kakuta, Plumain, Faupala) qui contrebalancent un peu les jeunes irréprochables que sont les Varane, Kondogbia, Nolan Roux ou Kévin Monnet-Paquet. Comment expliquez-vous que le Racing a dû faire face à autant de cas compliqués à gérer ?

Pour moi, la différence entre tous ces cas, c’est l’entourage. Au Racing, on a toujours gardé le même protocole au niveau de l’éducation. Chez nous, quand on formait un gamin, on s’adaptait à son potentiel et à ses qualités. On ne peut pas comparer un Taarabt et un Varane, qui n’avaient ni le même potentiel ni les mêmes objectifs. Varane, tous les week-ends, il rentrait chez lui, ses parents étaient là quand il avait un coup de mou. Cela vaut beaucoup de discours d’entraîneurs. Tous les jeunes ne partent pas avec les mêmes chances. Je me souviens très bien de l’année où Taarabt a été sollicité à 17 ans. Gervais m’appelle et me dit : « Georges, on a une offre pour Taarabt. » Je lui ai dit : « La cause est entendue : il se braque, ne veut pas rester, on le laisse partir. » Comme Gervais voulait le retenir, je l’ai rassuré en lui disant que, juste derrière, j’avais un Kakuta, plus jeune d’un an, pour le remplacer. Le problème, ça a été le départ dans la foulée de Gaël. Dans son entourage, c’était compliqué. Le plus embêtant dans tout ça, c’est que, chez ces gosses qui sont partis à 16 ans, la réussite est quasiment nulle. L’état d’esprit d’un garçon, sa volonté de se remettre en question, de travailler, c’est l’une des bases fondamentales. Le seul talent ne suffit pas toujours. Il faut aussi que l’entourage suive et ce n’est pas toujours simple quand certains parents ont la tête qui tourne quand ils voient les chèques que sont prêts à faire les clubs étrangers…

Votre plus grande déception, c’est Gaël Kakuta ?

Dans ma carrière, j’en ai deux. D’abord d’avoir quitté le club en 2012 alors que je n’avais pas fini mon travail. Et la deuxième chose, c’est effectivement Gaël Kakuta. Quand je le regardais jouer avec son équipe, je voyais quelque chose de différent. Gervais Martel avait compris mon discours. Pour lui, on s’est battu pour qu’il reste. Sauf que l’entourage l’a incité à partir alors qu’il n’était « pas fini » dans sa formation. On n’a pas pu lutter contre l’argent de Chelsea et je peux comprendre Gaël. Sa maman était seule avec trois enfants à charge. Elle galérait pour joindre les deux bouts. Pour me faire passer la pilule, Gervais m’a dit : « Au moins, cette femme-là va voir sa vie changer car Gaël va partir… » Voilà, c’est tout ! Mais pour moi, ça reste une énorme déception. J’ai eu entre les mains un joueur fantastique qui a juste manqué la partie athlétique de sa formation.

Quand vous le voyez en Chine, ne vous dites-vous pas qu’il faut faire quelque chose contre ses entourages prêts à ruiner des carrières pour s’enrichir ?

Vous prêchez un convaincu ! (Rires) Pour moi, l’arrêt Bosman a causé un grand tort aux centres de formation. Si le RC Lens est aujourd’hui en difficulté, c’est parce qu’il n’a plus rien pour se défendre. Même si c’était extrême, j’aimais l’époque où on était obligé de faire au moins 15 matches en pro avant d’être vendu. Aujourd’hui, les joueurs n’ont même pas fait une demi-saison en CFA qu’on les envoie à l’échec n’importe où. Et puis il y a cette loi qui impose aux clubs d’inscrire un certain nombre de joueurs du cru sur leur liste UEFA… Du coup, que font les clubs anglais ? Ils recrutent à 16-17 ans, quand la législation l’autorise, pour dire qu’à 20 ans ce sont des joueurs formés au club. Cela devient des joueurs de remplissage. Ils en prennent dix et s’ils ont le bonheur d’en avoir un ou deux qui sortent, ils sont contents. Ils s’en moquent. Ils ont tellement d’argent. A Lens, ce n’est pas les mêmes contraintes. Sur 10 joueurs, il faut qu’on en sorte 2-3 par an pour faire marcher la Gaillette…

Au niveau des générations suivantes, voyez-vous d’autres joueurs qui prennent le même chemin que Gaël Kakuta ?

David Faupala. C’est un garçon que j’ai fait venir et que j’ai découvert à 5 kms de Lens. Lui, c’est un gâchis. Il est parti à Manchester City. Oui, il a joué cette saison. Mais c’était la Coupe de la Ligue… Il faut que les instances réfléchissent à cela. Je sais que Platini travaillait sur les transferts de jeunes joueurs pour mieux les réglementer.

Propos recueillis par Alexandre CORBOZ

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Alexandre Corboz

Journaliste à But! depuis 2008