Sa parole était attendue. Depuis son départ de l’ASSE en janvier 2025, Olivier Dall’Oglio s’était fait discret. Mais l’ancien entraîneur des Verts a finalement brisé le silence dans un long entretien où il est revenu sur son passage à Saint-Étienne, la montée de 2024, la Ligue 1, le mercato, la data et le projet porté par Kilmer Sports.
Et derrière les souvenirs forts, le message est clair : pour Dall’Oglio, l’ASSE a peut-être trop voulu croire aux chiffres, en oubliant une dimension essentielle du football moderne : l’humain.
Dall’Oglio garde un souvenir immense de la montée
Avant de parler des regrets, Olivier Dall’Oglio a d’abord replongé dans l’un des plus grands moments de son aventure stéphanoise : la montée en Ligue 1. Un souvenir forcément lié à cette fin de saison folle, aux barrages, mais aussi à ce match face à Bordeaux marqué par le doublé d’Irvin Cardona.
“C’est l’un de mes souvenirs les plus marquants de ma carrière, ce match-là. Il y a eu ce moment suspendu, ce ballon qui est resté quelques secondes dans l’air et on ne savait pas trop comment il allait redescendre. Et puis après, l’explosion du stade, vraiment, ça a été extraordinaire.”
L’ancien coach des Verts n’a pas oublié l’impact de Cardona, arrivé en janvier 2024 pour relancer une équipe qui avait besoin d’un déclic offensif. Mais il tient à rappeler que son recrutement n’était pas une décision personnelle.
“C’est un consensus. On est arrivé à être d’accord sur son arrivée. Tout le monde était d’accord. On avait vraiment besoin d’un attaquant. Moi, je le connaissais très bien déjà de Brest. J’ai pu assez rapidement le mettre sur les rails.”
Une manière aussi de rappeler que les grandes décisions fonctionnent souvent mieux lorsqu’elles sont partagées entre le terrain, la direction et le recrutement.
Le barrage contre Rodez, le moment où tout aurait pu basculer
Olivier Dall’Oglio ne cherche pas à réécrire l’histoire. Après avoir laissé filer la montée directe, l’ASSE était touchée mentalement. Le groupe avait douté, et l’ancien entraîneur stéphanois l’assume pleinement.
“Je ne peux pas dire que j’étais confiant. J’ai senti que le groupe a été marqué. On était peut-être soit à bout de souffle, soit un peu stressé de finaliser, comme quand on voit les tennismen qui ont du mal à marquer les derniers points.”
Dans ces moments-là, le rôle du staff et des cadres devient capital. Dall’Oglio estime que le vestiaire a su se remobiliser au bon moment, notamment grâce aux leaders du groupe.
“Le rôle des leaders a été très important à ce moment-là pour pouvoir affronter Rodez et Metz.”
Et puis il y a eu ce but d’Ibrahim Wadji, celui qui restera à jamais dans l’histoire récente du club. Dall’Oglio raconte la tension du moment, les appels autour de lui, les remplaçants qui poussaient, et cette décision à prendre au bon moment.
“Je sais que derrière moi, j’ai entendu ‘il va falloir le faire rentrer’. Il y avait même les remplaçants qui étaient là. Anto Briançon me dit ‘coach, coach, il faut faire quelque chose’. Je savais, mais on ne peut pas faire n’importe quoi. On joue sur le ressenti. Et là, ça a été génial.”
La data ? Dall’Oglio envoie un message très clair à Kilmer Sports
C’est évidemment le passage le plus fort de son entretien. Depuis l’arrivée de Kilmer Sports, l’ASSE a assumé une volonté de moderniser son projet, notamment autour de la data. Mais pour Olivier Dall’Oglio, ce modèle a ses limites.
L’ancien coach ne rejette pas les chiffres. Il les utilisait même au quotidien. En revanche, il alerte sur le danger d’un football qui se résume uniquement aux statistiques.
“C’est l’excès de data qui n’est pas bon. On ne mise que là-dessus. Si on ne prend pas en compte l’aspect humain, on fait une erreur. On prend des risques. Parce qu’en fait, un joueur, ce n’est pas un numéro. C’est un homme. C’est quelqu’un qui a des émotions. Et ça, vous ne pouvez pas le mettre en équation.”
Une phrase lourde de sens. Car derrière cette critique, Dall’Oglio semble viser directement la construction de l’effectif stéphanois, notamment avec l’arrivée de jeunes joueurs étrangers prometteurs, mais pas forcément prêts à répondre immédiatement aux exigences de la Ligue 1.
Il cite notamment Ben Old et Boakye, deux joueurs au potentiel réel, mais qui ont dû composer avec un changement brutal de pays, de langue, de championnat et d’environnement.
“Un garçon qui arrive, si on prend Ben Old ou même Boakye, c’est des garçons qui arrivent de l’étranger, qui ne parlent pas la langue. Il y a une découverte du championnat, de la préparation. Ces garçons, il faut qu’ils s’installent. Ils sont à l’hôtel. Il faut du temps.”
Pour Dall’Oglio, la data peut aider à identifier des profils. Mais elle ne peut pas remplacer l’analyse humaine, le vécu, l’adaptation, le caractère et la réalité du vestiaire.
“Un joueur, ce n’est pas un numéro”
Le message est limpide. À ses yeux, l’ASSE a peut-être voulu aller trop vite dans sa révolution. Miser sur des profils jeunes, identifiés par les chiffres, peut être pertinent sur le long terme. Mais dans une mission maintien en Ligue 1, cela ne suffit pas.
Dall’Oglio rappelle pourtant qu’il n’était pas contre la data. Chaque match, il recevait des rapports très détaillés.
“Chaque match, j’avais un rapport de 20 à 25 pages de renseignements. C’est intéressant. Mais il faut en tirer de bonnes conclusions. Ce n’est pas simplement d’avoir des chiffres.”
C’est là que se situe toute sa critique. Les données sont utiles, mais seulement si elles sont interprétées avec recul. À Saint-Étienne, l’ancien coach semble regretter un déséquilibre entre la modernité du projet et les besoins très concrets d’un groupe qui devait survivre en Ligue 1.
Le vestiaire, l’autre grande faille du projet stéphanois
Olivier Dall’Oglio insiste aussi sur un point souvent invisible de l’extérieur : la vie d’un vestiaire. Pour lui, une équipe ne se construit pas seulement avec des profils compatibles sur le papier. Elle doit aussi vivre ensemble, se comprendre, se réguler et s’appuyer sur de vrais leaders.
“Un vestiaire, des fois, ça s’autogère la plupart du temps. Et il vaut mieux que ça soit bien géré, parce que sinon, s’il y a des dérapages, il peut y avoir des clans. Et des fois, on voit des équipes où il y a de très bons joueurs, mais ils ne s’entendent pas.”
Sur Yunis Abdelhamid, recruté pour apporter son expérience et son leadership, Dall’Oglio livre un constat touchant, mais aussi inquiétant.
“Je l’ai senti isolé. Il a voulu s’occuper des autres. Il a invité des joueurs au restaurant, il a fait beaucoup de choses. Mais je l’ai senti dépassé. Après, il a été dépassé.”
Une déclaration qui en dit long sur la difficulté d’encadrer un groupe jeune, multiculturel, parfois coupé de repères, dans un club où la pression populaire est permanente.
Le mercato de Ligue 1, le grand regret de Dall’Oglio
Sur la saison en Ligue 1, Olivier Dall’Oglio n’a pas changé d’avis : il pensait que l’ASSE pouvait se maintenir. Mais pas avec cet effectif-là. Pas sans renforts expérimentés. Pas sans joueurs capables d’encadrer les jeunes dans les moments chauds.
“J’étais persuadé qu’on allait se maintenir. On avait besoin d’un joueur par ligne, des joueurs expérimentés. Sur mars, avril, mai, ces garçons-là auraient fait la différence.”
L’ancien entraîneur stéphanois regrette clairement que le mercato n’ait pas suffisamment répondu à l’urgence du maintien. Pour lui, l’ASSE avait besoin de profils immédiatement opérationnels.
“Obligatoirement, il fallait avoir des joueurs expérimentés. Prendre des joueurs qui viennent de loin, qui sont jeunes, ce sont certainement de bons joueurs pour l’avenir. Mais en premier, il faut prendre des joueurs qui vont encadrer ces jeunes.”
Derrière ces mots, la critique du projet Kilmer Sports est évidente. Construire pour demain, oui. Mais encore fallait-il survivre aujourd’hui.
Le cas Cardona, une incompréhension toujours vive
Parmi les regrets les plus marquants, il y a évidemment le dossier Irvin Cardona. Héros de la montée, adoré par Geoffroy-Guichard, l’attaquant n’avait pas été conservé dans la foulée.
Pour Dall’Oglio, cette décision reste difficile à comprendre.
“C’était incompréhensible.”
Deux mots seulement, mais un message très fort. Cardona était revenu plus tard, après le départ de Dall’Oglio, sans jamais retrouver totalement le visage flamboyant qu’il avait montré sous ses ordres. Un symbole de plus d’un projet qui, selon l’ancien coach, n’a pas toujours su s’appuyer sur ce qui fonctionnait déjà.
Dall’Oglio prévient Ian Cathro et l’ASSE
Alors que l’ASSE va retrouver la Ligue 2 avec Ian Cathro sur le banc, Olivier Dall’Oglio a tenu à envoyer un avertissement. Pour lui, ce championnat sera loin d’être une formalité.
“Nantes veut remonter de suite et je pense qu’ils mettront les moyens. Metz a l’objectif de remonter de suite. Et Reims reste un gros candidat. Ce sont les trois favoris.”
L’ancien coach stéphanois estime que l’ASSE ne sera plus forcément perçue comme l’épouvantail absolu de la division. La pression sera immense, mais le championnat ne laissera pas beaucoup de marge d’erreur.
“Cette année, un peu moins le PSG de la Ligue 2. Il ne faut pas se louper. Le championnat reprend en août et il ne faut pas démarrer mi-septembre. Parce que si tu rates tes trois, quatre premiers matchs, tu te retrouves décroché. À Saint-Étienne, il peut y avoir vite la pression des supporters. Si tu es décroché et que tu joues avec la peur au ventre, ça peut vite devenir compliqué.”
Un message très direct pour Ian Cathro, qui devra rapidement comprendre les codes de la Ligue 2, un championnat rude, intense et parfois piégeux.
“Il faut qu’il s’adapte à la Ligue 2 et il ne faut vraiment surtout pas la sous-estimer.”
La barrière de la langue, un vrai sujet pour Cathro ?
Dall’Oglio s’est aussi exprimé sur l’arrivée d’un entraîneur étranger dans un vestiaire français. Sans viser directement Ian Cathro, il rappelle que la communication reste un élément essentiel du management.
“Quand ce n’est pas ta langue maternelle, obligatoirement, tu vas passer à côté de certaines choses. Déjà quand on parle tous la même langue, je peux te dire que c’est déjà pas simple. Ça ne facilite pas les choses, c’est clair.”
Dans un club comme l’ASSE, où l’environnement peut vite devenir brûlant, cette adaptation sera donc capitale. Cathro devra non seulement imposer ses idées, mais aussi créer un lien fort avec son groupe, son staff, le club et les supporters.
Dall’Oglio veut repartir
Malgré cette sortie forte sur son passage à Saint-Étienne, Olivier Dall’Oglio ne semble pas aigri. Il garde l’envie. Il attend simplement le bon projet pour retrouver un banc.
“Oui, j’en ai envie. Je n’ai pas trouvé jusqu’à présent de projet assez intéressant pour me rasseoir sur un banc. Je suis prêt aussi à partir à l’étranger. Mais je n’ai pas eu de coup de cœur. J’aimerais vraiment repartir parce que c’est ma passion, c’est ce que j’aime. Je me sens très bien, très reposé, prêt à repartir quelque part.”
Un entraîneur disponible, expérimenté, encore marqué par son aventure stéphanoise, mais toujours passionné par le terrain.
L’ASSE face à ses contradictions
Avec cette prise de parole, Olivier Dall’Oglio met surtout en lumière les contradictions du projet stéphanois. Kilmer Sports veut moderniser l’ASSE, s’appuyer sur la data, recruter jeune, penser à long terme. Mais l’ancien coach rappelle une vérité simple : le football ne se gagne pas uniquement avec des algorithmes.
Il faut des leaders. Des cadres. Des joueurs prêts tout de suite. Une compréhension du vestiaire. Une adaptation au championnat. Et surtout, une capacité à ne jamais oublier que derrière chaque statistique, il y a un homme.
À quelques semaines d’une saison de Ligue 2 déjà décisive, le message de Dall’Oglio sonne comme un avertissement. L’ASSE n’aura pas le droit à l’erreur. Et cette fois, les chiffres ne suffiront peut-être pas à tout expliquer.







